La parole de …

Le jour où une cigogne a attaqué ma femme

LA NAISSANCE DE MAM’ZELLE PIOUPIOU VUE PAR MONSIEUR PAPA

La grossesse et l’attente de votre premier enfant, quand on est le papa, est une étape quelque peu déstabilisante. On participe autant qu’on peut, on aide la future maman dans la mesure de ce que notre ignorance nous inspire, on se prépare mentalement, mais on est face à un mystère gigantesque, on observe ce ventre qui s’arrondit et cette maman qui se dessine dans la femme qu’on aime comme une nébuleuse ou une aurore boréale : c’est beau, mais comment ça marche et ça cache quoi?

Pourtant, c’est pas pour faire mon détective des années 50 qui soulève son chapeau, mais ce fameux petit matin, j’ai su que la journée serait spéciale. Quand Maman de Pioupiou m’a réveillé doucement, en me disant qu’il fallait l’emmener à l’hôpital, qu’elle avait selon toute vraisemblance de sa description « perdu les eaux », je me suis demandé tout d’abord s’il fallait vraiment le faire. On ne se serait pas moqué de nous à l’hôpital la veille au cours du monitoring à l’hôpital: « Oh là, c’est pas pour tout de suite« .

bébé on board

Une route déserte au jour encore tout pâle de juillet, parking d’hôpital désert également traversé avec une future maman qui continuait à marquer son territoire. Examen. C’était bien ça, Mam’zelle Pioupiou allait arriver aujourd’hui. Preuve en fut l’arrivée des contractions, une découverte qui modifia radicalement le comportement de mon épouse, habituellement polie et docile avec les médecins et tout à coup arc-boutée sur la douleur, elle qui n’a rien d’une chochotte, envoyant paître et spécialistes et Monsieur Papa, criant même qu’elle ne voulait « plus accoucher« . Quand c’est comme ça, tu encaisses, tu réprimes un sourire gêné devant les infirmières ainsi que ce changement radical après neuf mois de préparatifs minutieux de maman ourse, et tu découvres finalement un héros de la médecine moderne, le père Idural ou quelque chose comme cela, qui rendra à mon épouse la forme et le son qu’elle a habituellement.

Commence alors une longue attente, avec un œil sur les lignes tracées par le moniteur, interrompue uniquement par des coups de fil à la famille (« oui, c’est aujourd’hui, voilà, ça va, oui, mais avant la visite de père Idural c’était pas de la tarte« ), un peu de nourriture pour Monsieur Papa et même, quelle honte, une courte sieste devant la porte de la salle de travail. Il arrive pas ce bébé, il prend son temps. Monsieur Papa est sollicité, il va falloir torturer madame: lui donner des granulés d’homéopathie toutes les cinq minutes sans la laisser boire alors que c’est Summer in the City, et aussi la voir adopter sous la demande de la sage-femme diverses positions que le Kama Sutra encourage. Sans monsieur Papa, faut-il le préciser.

Il arrive pas ce bébé, et même dans mon ignorance je me rends compte que le graphique style détecteur de mensonge est devenu plutôt calme. C’est déjà la fin de l’après-midi et la pleine lune de la veille commence à faire effet: tout le monde accouche dans l’arrondissement. Les spécialistes arrivent et nous font une annonce. Il faut intervenir, car non seulement ça arrive de partout mais le bébé inquiète un peu. On ne le sait pas mais là où elle se trouve, Mam’zelle Pioupiou pousse depuis des heures avec son petit crâne contre un os et s’apprête à sortir avec une tête de Roswell.

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Il va donc y avoir césarienne et ma première réaction est le soulagement. Il va enfin se passer ce qu’on attend depuis neuf mois et si on me fait savoir que je ne pourrai pas assister à la suite, je suis assuré de passer du temps très vite avec bébé… et accessoirement libéré de la pression de ne pas tomber dans les pommes en tenant la main de Maman de Pioupiou. Naïvement, je crois que c’est aussi un soulagement pour elle, alors que son monde s’effondre à ce moment, que tout ce qu’elle projetait pour son accouchement depuis des mois est bousillé. Pour moi, à ce moment et encore aujourd’hui, ma femme n’a rien à se reprocher, elle est partie à sa guerre: elle a mis toutes les chances de son côté et a été blessée par un concours de circonstances. Je la quitte en tentant sincèrement de la rassurer et je ne saisis pas pourquoi je n’y arrive pas.

Me voilà donc seul dans une salle de travail, à un couloir de l’endroit où on a emmené Maman de Pioupiou. C’est quasi silencieux, la lumière du jour est tamisée. Seules quelques infirmières et aide-soignantes passent. J’ai confiance, elles ont en plus été adorables avec nous dans l’ensemble. C’est une attente très particulière, au cours de laquelle je n’ai que des images idéalisées de ce qui se passe pas très loin. Aujourd’hui, quand je repense à ce qui s’est passé, cet acte de médecine de guerre en quoi consiste la césarienne, je ne comprends pas comment des femmes peuvent se rabaisser d’avoir vécu cela, de considérer cela comme un échec. Combien d’hommes hurleraient et renieraient tout ce en quoi ils croient pour y échapper, avec ou sans anesthésie, je n’ose me le représenter.

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Et finalement, un cri. Primal, primaire, puéril, musical, qui te raccroche tout à coup au monde réel comme si on avait crié ton nom. C’est la mienne, je le sais avant même qu’une des filles du bloc passe la tête et adresse un sourire à ma tronche qui s’est instantanément tordue dans un sanglot. Une aide-soignante passe, et m’adresse illico sa bénédiction devant mes larmes: « ah, j’aime bien voir ça« . C’est sans doute le plus grand moment d’acceptation de ma vie, les cris continuent et je m’en nourris, je les reçois tous et les valide tous. On m’invite finalement à la rencontrer, elle est allongée sur une table d’examen. Et je dis deux choses. « Oh, elle a plein de cheveux« . « Oh, elle fait pipi !« . On rigole autour de moi. J’observe cette petite Pioupiou qui gesticule, prête à se défendre contre tout ce qui l’entoure comme à le posséder. Et je me tape ma première angoisse de Monsieur Papa en la voyant s’empaler la cuisse contre l’aiguille de ponction du cordon ombilical, du sang rouge fluo qui coule dans la consternation de l’une de mes amies en blouse. Oui, c’est pas trop grave, dites-moi que c’est pas grave, aujourd’hui ça lui fait une minuscule cicatrice qui nous relie définitivement, j’étais là quand ça s’est passé.

On me la dépose dans les bras, j’ai enlevé mon T-Shirt, c’est l’heure du peau à peau. Je regarde incrédule ses cheveux tous crépus, son dos tout poilu. C’est le côté espagnol de la famille qui a parlé. Elle respire, s’agite et adhère à moi. Bizarrement, je pense à mes bactéries qui sont en train de la coloniser, il paraît que c’est cool, et ce ce que je me dis. Comme vous le voyez, c’est un moment parfaitement égoïste, je pense à Maman de Pioupiou également, toujours pas revenue, mais au travers d’une ouate. Par la force des choses, je suis là pour Mam’zelle Pioupiou à cet instant, et je sais et comprend que je devrai être là tout le temps. Lorsque mon épouse, toujours bouleversée, encore toute blessée de cette coupure dont je mesure toute l’importance quand elle tombe sous mon regard encore aujourd’hui, mais qui discute déjà avec le personnel, est ramenée dans la chambre et rencontre enfin, profondément, son enfant, elle ne peut pas avoir ça en tête. On a vécu tout ça séparément, je ne comprendrai jamais ce qu’elle a vécu, et elle souhaitera toujours avoir vécu les choses autrement.

On lui met Mam’Zelle Pioupiou dans les bras, on pleure ensemble, je lui dis merci. La cigogne lui a fait un vilain tour, mais sans rancune. Une nouvelle vie s’ouvre à nous, une page blanche avec trois noms en en-tête à chaque page.

Voilà, j’espère que vous comprendrez ou à défaut me pardonnerez cette incursion dans le Nid. La biz,

Monsieur Papa

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